l’expérimentation animale, une des plus grotesques erreurs de l’histoire de la science ?


Lettre ouverte à un chercheur, par André Ménache

8 octobre 2020

Publié préalablement sur l’espace Cahiers de la colère et de l’espoir du magazine de l’Humanité

Bonjour Monsieur de KERCHOVE, directeur de Recherche au FNRS,

Je profite de la volonté de transparence des chercheurs qui pratiquent l’expérimentation sur des animaux pour vous écrire cette lettre ouverte réaction à un article publié en ligne par Le Soir le 02/12/2019 (« Dix-neuf centres de recherche et entreprises belges s’engagent à communiquer de manière ouverte sur leurs pratiques »).
Le but de cette lettre ouverte est d’initier un débat entre scientifiques au sujet de l’expérimentation animale, comme préalable à une éventuelle enquête parlementaire. Un principe de base dans les sciences du vivant est qu’aucune espèce animale n’est un modèle biologique pour une autre. Certes, les animaux nous ressemblent. Mais il est important de faire la distinction quant au mot « similaire » dans la vie quotidienne et dans l’étude scientifique du vivant.

La souris est l’animal le plus utilisé dans la recherche biomédicale. Bien que nous partageons une majorité de nos gènes avec cette espèce, il existe d’importantes différences quant à leur régulation. Par exemple, le gène pour la formation d’une queue est activé chez la souris mais pas chez les humains. Exemples ponctuels et données empiriques mis à part, il existe une preuve fondamentale du fait qu’aucune espèce animale n’est un modèle biologique pour une autre : la complexité des systèmes (êtres) vivants.

Un système complexe est un ensemble constitué d’un grand nombre d’entités en interaction qui empêchent l’observateur de prévoir sa rétroaction, son comportement ou son évolution par le calcul. La théorie du chaos traite notamment des systèmes complexes. Les souris et les hommes sont des exemples de systèmes évolutifs complexes. En se basant sur la définition d’un système complexe, il devient évident qu’aucune espèce ne peut servir de modèle biologique pour une autre (Greek & Hansen, 2013).

Actuellement, vous vous appuyez sur l’article de Pulendran et Davis (paru dans la revue Science du 25 septembre 2020) qui affirment : « Les souris et les humains ont divergé de manière évolutive il y a 96 millions d’années, et bien que les systèmes immunitaires des deux espèces soient globalement similaires, ils diffèrent sur de nombreux détails importants ». Cela semble contradictoire et manque de précision. En moyenne, les régions codant pour les protéines des génomes de la souris et de l’homme sont identiques à 85 % ; certains gènes sont identiques à 99 % tandis que d’autres ne le sont qu’à 60 % (Zschaler et al, 2014).

Chez les systèmes complexes, les conditions initiales sont d’une importance primordiale. Or, nous constatons une variabilité significative quant aux « similitudes » (concernant la séquence, laquelle, de surcroît, ne garantit pas une similitude d’expression) entre gènes homologues murins et humains. De plus, étant donné que les gènes fonctionnent en réseaux et pas de façon isolée, la souris n’est pas un modèle prédictif pour l’homme. Les données empiriques en toxicologie confirment ce constat. Une des plus grandes études dans ce domaine obtient un taux de 43 % de corrélation entre rongeurs et humain (Leist & Hartung, 2013). Si les résultats sur les rongeurs devaient servir à prédire les résultats chez l’homme, cette corrélation indique que la prédiction serait moins fiable que de jouer à pile ou face.

Selon la haute autorité de sécurité sanitaire aux États-Unis (la FDA), sur 10 nouveaux médicaments ayant passé avec succès les tests sur des animaux, neuf échouent au cours des essais cliniques en raison de toxicité ou par manque d’efficacité chez les volontaires sains ou les patients (Akhtar, 2015).

Est-ce que la situation est meilleure dans les universités où se pratique plutôt de la recherche fondamentale (la curiosité scientifique) que de la toxicologie réglementaire ? Là aussi, il y a une grave « crise de la reproductibilité » des expériences, soit le fait que la plupart des études (dont celles impliquant des animaux) ne peuvent être dupliquées par d’autres chercheurs, voire parfois par la même équipe (Begley & Ioannidis, 2015). Les nombreuses lignes directrices qui appellent à rendre compte correctement des expériences faites sur des animaux (ARRIVE, CAMARADES, PREPARE, et ARRIVE 2.0) sont vouées à l’échec vu que largement facultatives. Toutefois, et même si les chercheurs appliquaient les « bonnes méthodes » cela ne changerait rien quant au taux de prédiction pour l’homme, pour les raisons évoquées ci-dessus (Greek & Menache, 2013).

Les chercheurs qui expérimentent sur des animaux annoncent régulièrement des avancées spectaculaires dans les médias. Mais, concrètement, quel est le bilan coût-bénéfice de la recherche animale ? Une étude phare publiée en 2003 portant sur 25 000 articles en recherche fondamentale publiés entre 1979 et 1983 dans les meilleures revues scientifiques, révèle qu’environ 500 (2 %) pouvaient potentiellement prétendre à une future application chez l’homme, environ 100 (0,4 %) donnèrent lieu à un essai clinique et un seul (0,004 %) conduisit au développement d’une catégorie de médicaments utiles à la médecine clinique (les inhibiteurs de l’enzyme de conversion de l’angiotensine) dans les 30 années suivant la publication de leur découverte en science fondamentale (Crowley, 2003).
Compte tenu de tous ces éléments, est-il envisageable que l’expérimentation animale constitue une des plus grotesques erreurs commises dans l’histoire de la science ?

Restant à votre disposition pour de nouveaux échanges sur ce sujet.

Cordialement,

André Ménache
vétérinaire


Références bibliographiques

https://core.ac.uk/download/pdf/226118023.pdf (Zschaler et al, 2014).
https://fr.wikipedia.org/wiki/Système_complexe
https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0079610713000539 (Greek & Hansen, 2013).
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3604596/ (Leist & Hartung, 2013)
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4594046/ (Akhtar, 2015)
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/25552691/ (Begley & Ioannidis)
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/23372426/ (Greek and Menache, 2013)
https://www.amjmed.com/article/S0002-9343(03)00119 – 0/fulltext (Crowley, 2003)