De l’ingénierie à l’innovation centrée sur la biologie humaine
Comité scientifique Pro Anima : Anivance AI associe la technologie d’organes-sur-puce à l’intelligence artificielle pour améliorer le développement de médicaments et la modélisation des maladies. Pourriez-vous nous en dire plus sur votre parcours et ce qui vous a motivé à créer Anivance AI ?
Dr Guan-Yu Chen : Tout au long de ma carrière, j'ai été convaincu que l'ingénierie pouvait transformer en profondeur notre compréhension de la biologie humaine ainsi que le développement de nouveaux médicaments.
Un moment décisif a marqué mon parcours lors de mon stage postdoctoral au MIT (Massachusetts Institute of Technology). Durant l'hiver 2014, Boston a été paralysée par l'une des plus importantes tempêtes de neige de son histoire. Alors que je marchais dans la neige pour me rendre à une formation sur l'expérimentation animale, une question simple m'est venue à l'esprit : pourrions-nous un jour comprendre la biologie humaine sans dépendre autant de l'expérimentation animale ? Cette interrogation a marqué le début d'une aventure qui a façonné toute la suite de ma carrière.
À mon retour à Taïwan, après avoir rejoint le monde universitaire, j'ai commencé à développer des technologies d'OOC afin de reproduire la physiologie humaine in vitro. À l'époque, ce domaine n'en était qu'à ses balbutiements, mais j'étais persuadé que les principes de l'ingénierie permettraient de rendre la recherche biologique plus standardisée, plus reproductible et, à terme, plus prédictive des résultats chez l'humain.
Quelques années plus tard, l'IA transformait la découverte de médicaments en générant des hypothèses et en identifiant des candidats prometteurs avec une rapidité inédite. Parallèlement, j'ai identifié un nouveau goulot d'étranglement : l'IA générait des hypothèses plus vite que la biologie ne pouvait les valider. Ce constat a renforcé un principe qui nous guide encore aujourd'hui : la pertinence de l'IA dépend entièrement de la qualité des données biologiques humaines qui la sous-tendent.
C'est ce constat qui a conduit à la création d'Anivance AI. Notre priorité réside dans la convergence entre les prédictions de l'IA et la biologie humaine pour produire des modèles représentatifs de la physiologie humaine et étayer plus solidement les décisions prises lors du développement de médicaments.
Aujourd'hui, nous considérons ces modèles pertinents pour l'humain comme le socle biologique de l'ère de l'IA. Chaque expérience permet de générer des données humaines standardisées qui enrichissent les analyses futures, créant ainsi un cycle d'apprentissage continu entre la biologie et l'IA.

IA et organes-sur-puce : au-delà de l’automatisation
Pro Anima : De nombreuses entreprises utilisent aujourd’hui l’IA pour l’analyse de données, mais votre approche va plus loin. Comment l’IA enrichit-elle concrètement la valeur des modèles ? Quel pourrait être son impact dans des domaines tels que la prédiction de la toxicité, la modélisation de maladies ou la découverte de thérapies ?
Dr Chen : La plupart des entreprises du secteur utilisent l'IA comme une couche analytique externe — un modèle appliqué a posteriori aux expériences terminées pour y déceler des schémas. Chez Anivance, l'IA ne se superpose pas à la biologie ; elle fait partie intégrante du processus de production biologique. Nous parlons d'« IA physique pour la biologie humaine » : l'IA guide la conception des expériences sur organes-sur-puce, leur exécution par nos plateformes automatisées et l'interprétation des données humaines qui en résultent, formant un système unifié. Avec des protocoles standardisés et automatisés, les données générées sont plus cohérentes et plus significatives que les résultats issus de flux de travail fragmentés.
Cet aspect est essentiel, car les approches conventionnelles reposent souvent sur des expérimentations de faible débit, ce qui rend difficile l'apprentissage fiable pour une IA.
En matière de prédiction de la toxicité et de profilage de la réponse aux médicaments, l'IA extrait des schémas biologiquement pertinents à partir des signaux continus et de haute dimension générés par nos plateformes ; elle transforme ainsi des réponses biologiques complexes en paramètres quantitatifs qui saisissent les effets dynamiques des traitements, plutôt que de se limiter à quelques indicateurs statiques. Dans le cadre de nos travaux actuels sur la toxicologie respiratoire et par inhalation, cela permet d'identifier des signaux de sécurité pertinents pour l'humain plus tôt et avec une plus grande fiabilité que ne le permettent les critères d'évaluation classiques.
Pour la modélisation des maladies et les premières étapes de la découverte de médicaments, l'IA aide à repérer des schémas au sein de réponses hétérogènes des patient(e)s et à intégrer diverses sources de données biologiques, mettant ainsi en lumière des relations difficiles à déceler par les analyses conventionnelles. Cette approche favorise la stratification des patient(e)s et une priorisation plus systématique des candidats prometteurs.
Il ne s'agit en aucun cas de confier la prise de décision à un algorithme ; l'IA aide à interpréter les données, tandis que la biologie humaine garantit la fiabilité de cette interprétation. C'est ce que nous entendons par « infrastructure de validation humaine ». La qualité de l'IA dépendant de celle des données humaines qui la sous-tendent, nous nous attachons à bâtir un système capable de produire des données humaines fiables, sur lesquelles l'IA vient ensuite apporter sa valeur ajoutée pour la prise de décision. Nous sommes convaincus que cette infrastructure sera essentielle pour bâtir un avenir médical plus prédictif et centré sur l'humain.